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14.09.2007

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Quelque part dans le nord de la France.

Entre deux trains. Entre deux correspondances.

Un de ces cafés de gare qui, durant quelques mois, vont devenir le lieu privilégié de ses temps de repos.

Un de ces cafés de gare comme on n’en trouve qu’en province.

Elle en était à son deuxième café. Allumer une seconde cigarette la démangeait depuis quelques minutes. Une lutte avec elle-même, sachant pertinemment qu’elle craquerait sous peu.

Son livre posé sur la table.

Ses affaires à ses pieds.

Il ne lui restait que 100 pages à lire. Pour certains, ce serait encore 100 pages à lire.

C’était un de ces romans qu’on ne veut pas finir.

Un de ces livres qu’on ne peut pas lâcher. Et pourtant, il faudrait bien que ça se produise à un moment ou un autre. Le plus tard possible. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. Ce soir, peut être. Oui, ce soir. Quant elle serait à l’hôtel. Faire durer le plaisir au maximum.

 

Peut être qu’elle irait s’acheter un de ces magazines féminin avant de reprendre le train. Pour s’occuper l’esprit. Un de ces trucs qu’elle aimait lire quand elle prenait le train. Juste quelques pages. Pas vraiment de la lecture. Faire défiler les pages les unes après les autres, posant ses yeux sur des mots au hasard des articles et des lignes. Un de ces trucs qui vous expliquent comment vous habiller, comment vivre, comment comprendre les autres, comment se comprendre. Comme si on avait besoin de ça. Mais ça lui changeait les idées la vacuité de ces magazines. Ne pas réfléchir. Juste laisser aller.

 

« L’amour triomphe de tout », avait dit Virgile. Une phrase qu’elle avait découvert ce matin, dans le roman.

L’amour triomphe de tout. Une phrase qui était découpée, analysée, traduite, ensuite…Amor vincit omnia, en latin. Triomphe de … battre, réduire, détruire, c’était la traduction qui était donnée. Vainc tout. Même ce qui ne doit pas l’être ?

Quand on y pense, Virgile, l’Enéïde, Hélène de Troie, Paris, Enée, la guerre de Troie, Carthage, Didon, … ces figures et ces noms qui lui revenaient en mémoire. Lointain. C’était loin tout ça. Vieilles réminiscence de son adolescence.

Parfois, il faudrait qu’elle arrête de penser.

 

Il était drôle ce roman. Émaillé de références à des lectures « obligatoires » :

Othello, Portrait de l’Artiste en Jeune Homme, Les hauts de Hurlevent, Les liaisons dangereuses, Madame Bovary, Moby Dick, Scènes de la vie privées, Au cœur des Ténèbres, Vol au dessus d’un nid de coucou, Cent ans de solitude, Le Procès, Les Métamorphoses…et bien d’autres références à la littérature classique et contemporaine européenne et anglo-saxonne. C’étaient les titres des chapitres.

Émaillé de citations d’hommes plus ou moins célèbres, d’historiens, d’hommes politiques, d’économistes, certaines vérifiables, d’autres inventées…

 

Dans le café, la télé était branchée sur Tf1 et diffusait ce soap opéra interminable qui captivait des millions de ménagères depuis ce qui semblait des millions d’années. Avec des rebondissements tous plus improbables les uns que les autres. Avec des histoires toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Une part de rêve pour certaines, un cauchemar pour d’autres… le conditionnement par la télévision. L’occupation de l’esprit. L’anéantissement de la pensée. La vacuité du cerveau. Elle n’avait jamais compris l’engouement que ce genre de chose pouvait susciter. Cela semblait tellement vide, faux et creux.

 

La gare était quasiment déserte. Quelques âmes égarées dans l’attente de leur train. Quelques vies de passage qui se croiseraient l’espace d’une heure. Et qui s’oublieraient. Un visage. Une odeur. Une voix. Et puis, évanoui. Oublié. Parti. Dans les tréfonds de la mémoire.

 

Parfois quelques habitués passaient. Rentraient dire bonjour à ceux qui travaillaient ici. Un microcosme. Une société recréée. Une femme venait de rentrer dans le café. Elle avait un accent du nord très prononcé. Un peu comme celui d’une de ses amies qui venait de Caudry. Cette intonation. L’accentuation de certaines voyelles. Ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu cette amie. Depuis qu’elle était partie de chez elle en fait. Est-ce que ça changerait quelque chose ?

 

Le générique de fin du feuilleton. À peine prolongé plus de 15 secondes. Suivi de l’annonce du programme suivant ‘Un amour étouffant’, téléfilm américain. Dédié à cette même catégorie de téléspectateurs ou plutôt de téléspectatrices. Soyons réalistes. Elle n’imaginait pas des hommes, même âgés et désoeuvrés au plus haut point regarder ce genre de chose. Plutôt lire le journal pour la énième fois, étudiant des pronostics des courses à venir, les annonces de ventes auxquelles ils ne répondraient jamais, les faits divers, la rubrique nécrologie à la rigueur, mais surtout les courses et les faits divers. C’était maintenant l’heure des publicités. Conditionnement des esprits, histoire de pousser un peu à la consommation. La lessive, les gâteaux, les produits de beauté, les supermarchés, les assurances, les prêts, les crédits, les banques, l’argent, les yaourts, les fromages, les plats tout prêt, le café, … tout s’enchaînait, sans ordre ni logique, venant s’imprimer dans l’esprit des gens. Marquant leur inconscient, et sans s’en rendre compte, la prochaine fois qu’ils iraient faire les courses, ils mettraient dans leur chariot ces produits venus hanter leur mémoire. Dans le supermarché de banlieue où tout le monde se donnait rendez vous le samedi matin, pendant que les enfants étaient à l’école, même les personnes âgées, en quête de présence, de foule, de monde qui viendrait briser leur solitude quotidienne et pesante.

Le téléfilm avait commencé sans qu’elle s’en rende compte.

 

Dans le café, de plus en plus de monde. L’heure d’arrivée du train était de plus en plus proche. On le devinait à l’émulation qui commençait à régner dans la gare.

Elle aussi allait commencer à se préparer. Ramasser ses affaires. Passer aux toilettes, ce serait toujours mieux que ceux du Tgv et avec tout le café qu’elle avait bu. Dire au revoir et merci pour l’hospitalité temporaire. Regarder les magazines quelques instants. Fumer une cigarette. Et ce serait l’heure.

 

Devant les magazines, elle mit longtemps à se décider. Entre les 4 mensuels féminins existants. De toute façon, comme tous les mois, ils proposaient tous la même chose. L’amour, les régimes, le sexe, les relations hommes / femmes, le travail, la mode, surtout la mode, sacro sainte vanité française, le culte de l’habit et de l’apparence, de la représentation, du paraître, …

Le Tgv entra en gare. Dans une heure, elle serait à la gare du Nord. Juste le temps de courir à la gare de Lyon pour reprendre un autre Tgv...  

 

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