01 décembre 2008
Monsieur Jean…
Lucas et Sally avaient enfin passé la porte d’embarquement. L’avion était déjà bien rempli quand ils arrivèrent. Des yeux, ils parcouraient l’avion pour trouver deux places côte à côte. Pourvu qu’on trouve deux places côte à côte… Pourvu qu’on trouve deux places… Ce n’est pas qu’elle avait peur, mais Sally n’était pas très rassurée à l’idée de prendre l’avion. Toujours cette angoisse. Un objet lourd, plein de monde, dans le ciel, contre nature. Bon d’accord, elle avait peur. Alors elle voulait juste voyager à côté de Lucas.
- Vous pouvez vous mettre là.
Un vieux monsieur était assis seul juste au deuxième rang. Il restait deux places à côté de lui.
- Merci. C’est gentil.
- C’est normal. Je me mets toujours là quand je prends l’avion. On est juste à côté de la sortie. Pas besoin d’attendre une fois arrivé.
- C’est vrai.
- Et puis comme je suis âgé, on me laisse passer avec les speed boarding et les prioritaires. Alors je peux choisir ma place tranquillement.
Lucas et Sally se regardèrent avec un sourire.
Les hôtesses fermèrent les portes.
Lucas riait de voir Sally si tendue. Elle qui, si fière, n’avouerait pas qu’elle avait peur. Elle était terrifiée. Il le sentait rien qu’à sa main crispée qui serrait la sienne.
Ils allaient prendre les plaquettes d’informations sur les conditions à suivre en cas de problème quand…
- Cette hôtesse, elle était déjà là la dernière fois que je suis allé à Edinburgh. Et tiens, celle-ci aussi.
- Vous y allez souvent ? demanda Lucas, peut être par politesse, peut être par curiosité.
Sûrement par curiosité songea Sally.
- Oui. Et à chaque fois je prends cet avion. Alors c’est peut être normal que ce soient les mêmes hôtesses.
- Peut être.
- Ma fille habite là bas.
- Vous avez de la chance.
- Je vais passer quelques jours chez elle. Mais je connaissais déjà l’Ecosse avant qu’elle habite là bas. J’y suis allé souvent en vacances. Vous connaissez ?
- Moi oui, répondit Lucas. Mais juste la campagne alentour. Edinburgh, j’y suis venu juste quelques heures il y a quelques années.
- Moi je ne connais pas.
- Vous verrez c’est une ville surprenante.
- D’ailleurs, vous avez du avoir le temps de visiter toute la ville si vous y êtes allé souvent ?
- Pas tant que ça. Quand je vais chez ma fille, nous restons chez elle le plus souvent. Je ne suis plus tout jeune, vous savez.
- Et elle fait quoi votre fille, là bas ?
- Elle est professeur à l’Université.
- Professeur de quoi ?
- De Français.
Et Monsieur Jean parla. De sa fille. De ses études. De son travail. On sentait qu’il était fier. Très fier d’elle. La plus belle réussite de sa vie.
- Mais vous la verrez. Elle va venir me chercher à l’aéroport. Je voulais prendre le bus pour aller chez elle, mais elle n’a pas voulu. Elle veut qu’on prenne le taxi. Tout ça parce que je suis fatigué et un peu malade.
- L’aéroport est loin de la ville en bus ?
- Non. Juste un petit quart d’heure. Et puis le trajet est agréable à faire en bus. C’est plus amusant qu’en taxi.
- Merci.
- Mais je vous montrerai. Les bus sont juste à la sortie de l’aéroport. Vous verrez c’est très simple. Ça coute 5£ pour deux personnes. Mais sinon, vous venez d’où ?
- De Limoges.
- Ah ! Mais je connais aussi. J’ai un ami qui vit à Brive. Et c’est souvent que je passe par Limoges quand je vais le voir. On va au match de Rugby ensemble.
- Vous avez l’air de voyager beaucoup.
- Plus trop maintenant. Mais avant, quand j’étais encore jeune, je voyageais tout le temps. Le plus loin possible. Faut en profiter tant qu’on peut. Après on a tout le temps de rester chez soi ou de visiter la France.
- Vous êtes allé où ? demanda Lucas, trop curieux de rencontrer un « grand voyageur ».
- Aux Etats Unis, en Ecosse, au Canada, à Haïti, …
- Waouh…. La chance ! Sally, impressionnée par la liste, n’avait pas pu retenir une exclamation. Elle qui n’était jamais partie plus loin que l’Espagne. Lucas, lui, était dans son élément. Il avait déjà pas mal voyagé.
- Et aux Etats Unis, vous êtes allé où ? demanda Lucas.
- Oh… Pfff… Dans pas mal d’états en fait. Quand j’étais directeur d’école, nous avions monté un système d’échange avec une école américaine. Alors tous les ans nous partions aux Etats Unis. Et souvent j’y retournais avec ma famille l’été, invité par les correspondants.
- C’est génial.
- Oui. On était assez fier. Tous les enfants pouvaient partir. On avait instauré un tarif au prorata des revenus des parents. Et on faisait toujours une soirée pour réunir l’argent manquant. Alors tous les enfants partaient.
Sally était muette. Elle écoutait le Monsieur Jean parler. De sa vie. De son métier qu’il avait aimé. De sa fille. De ses voyages. Et de sa maladie. Parce que maintenant, tout ça, c’était terminé pour lui. Les grands voyages, les lointaines contrées… Il allait chez sa fille parce qu’il était malade. Elle ne voulait pas qu’il reste seul.
- Il est quelle heure ? demanda Monsieur Jean.
- 18h10.
- Heure française ou heure de là bas ?
- De là bas, répondit Sally. J’ai déjà réglé ma montre.
- Merci. Vous savez qu’il fera nuit quand on arrivera.
- Oui. Il fait nuit plus tôt là bas, non ?
- Ma fille m’a appelé juste avant que je parte. Elle m’a dit qu’il faisait nuit à 16h.
- Si tôt ?
- Eh oui. Quand nous arriverons, il fera nuit noire. Mais on ne devrait plus tarder. Je pense que nous atterrirons à 18h30, prédit Monsieur Jean.
Lucas avait l’air perplexe quand à l’heure d’atterrissage.
- Moi je dis qu’on atterrira à 18h45.
Sally restait sans pronostic. Elle, tout ce qu’elle voulait c’est qu’on atterrisse. Tout simplement. Et puis c’était elle l’arbitre. Elle ne pouvait pas jouer. C’est elle qui avait la montre.
Monsieur Jean avait l’air fatigué tout à coup. Mais ça ne l’empêchait pas de guetter l’heure. Il était pressé d’arriver et de voir sa fille.
- Si je gagne, vous me devrez un verre de whisky la prochaine fois que j’irai à Brive. Vous allez me donner votre adresse. Je m’arrêterai et on trinquera. Vous aimez le whisky.
- Oh oui. C’est une des raisons de ce voyage, d’ailleurs.
- Vous le buvez comment ? interrogea monsieur Jean, juste pour être certain que Lucas et Sally ne lui mentaient pas.
- Un peu fumé et pur.
- Sans glace ?
- Sans glace, répondit Sally. Surtout sans glace.
- Ah ça… ! Je suis impressionné. Vous aimez vraiment le whisky alors, et pour une fille, c’est rare.
- Et si on gagne, reprit Lucas, qui ne perdait jamais le nord, c’est vous qui nous devrez un coup alors ?
- Eh oui. Je m’arrêterai avec une bouteille chez vous. Mais il est quelle heure là ?
- 18h20.
- Hum… On a pas encore commencé à descendre.
- Je vais gagner, je pense, ajouta Lucas…
- Au fait, demanda monsieur Jean, vous vous appelez comment ? Que je puisse vous présenter à ma fille quand on arrivera.
- Sally.
- Lucas.
- Bien.
- Et vous, demanda Sally, vous vous appelez comment ?
- Jean.
- Bien.
- Vous êtes mariés tous les deux ? Je vous demande parce que ma fille a mis du temps à se marier. Elle a vécu dans le péché un bon bout de temps.
- Nous vivons aussi dans le péché.
- Attention Lucas. Le jour où on se marie, après c’est terminé la tranquillité. Les femmes se métamorphosent. Ce ne sont plus les mêmes. Il vaut mieux vivre dans le péché. C’est plus sûr. Je sais de quoi je parle. Je me suis marié deux fois et j’ai eu une fille. Alors j’ai de l’expérience sur la question.
- Merci. Je prends note.
- Non mais eh ! Je suis là, juste au cas où… ! s’esclaffa Sally en donnant une petite tape à Lucas. Et puis si nous nous transformons en monstre c’est parce qu’on y est obligées, ajouta t’elle en regardant sa montre.
- Quelle heure ?
- Désolée. Il est 18h30.
- Mince. J’ai perdu. Mais Lucas n’a pas encore gagné. Il reste 15 minutes.
Lucas et Sally laissèrent Monsieur Jean se reposer un peu. Sa voix se faisait de plus en plus faible et on devinait qu’il forçait un peu.
Ils regardaient par le hublot.
- Tant qu’on ne voit pas les lumières, ce n’est pas la peine. Le ciel est beau là bas. On devine des nuances de noir. Regardez…
- Ah on voit un peu de lumière là bas !
- Où ça ?
- Là bas sur la gauche, répondit Sally en regardant sa maint gauche pour être certaine que c’était bien sur la gauche.
- Ah oui. On arrive alors…
Effectivement, dans l’avion, les hôtesses revenaient vérifier que tout le monde c’était bien rattaché, que les Mp3 et autres étaient éteints. Puis le commandant pris la parole pour annoncer qu’ils arrivaient, avec un léger retard, mais qu’ils arrivaient.
Sally regarda sa montre. Il était 18h40. L’avion amorça un virage et tout à coup Edinburgh apparu sur la gauche. Des lumières qui luttaient contre le noir profond de la nuit.
- C’est beau, dit juste Monsieur Jean.
- Oui.
A 18h45 pile les roues de l’avion touchaient la piste. Lucas avait gagné.
- Il est quelle heure, demanda Monsieur Jean
Pour toute réponse Sally lui montra sa montre.
- Bravo Lucas. Bon. Je vous dois un coup à boire. Promis.
Bizarrement, Lucas et Sally ne doutaient pas de sa parole. Il avait l’air tellement entier et si accroché aux moindres plaisirs de la vie.
Au moment de se lever, il voulu prendre son sac. Mais c’était bien trop lourd pour lui. Le voyage l’avait épuisé. C’est Sally qui lui porta son sac pendant que Lucas le tenait pour l’emmener juste à la sortie de l’aéroport. Ils récupèrent les bagages. Et l’accompagnèrent jusqu’à la sortie où sa fille l’attendait.
Elle ne fut qu’à moitié surprise de voir son père débarquer avec deux inconnus et les salua.
- On prend le bus avec Lucas et Sally pour rentrer, déclara tout de but Monsieur Jean. Comme ça, on les accompagne jusque dans la ville.
- Mais, on avait prévu le taxi…
- Je sais, mais je veux prendre le bus.
- Non. Vous devriez prendre le taxi, répondit Sally. On va très bien s’en sortir, ne vous inquiéter pas.
- Non. C’est bon. Et le bus c’est moins cher de toute façon….
Et voilà comment Monsieur Jean traversa leur vie. Juste quelques heures. Mais Lucas et Sally se souviendront longtemps de Monsieur Jean comme il ont décidé de l’appeler ensuite.
15:28 Publié dans Textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Ecrire un commentaire